Le 9 septembre 2023, le Parti national-libéral recevait Pierre-Yves Rougeyron, président du Cercle Aristote, qui donnait une conférence sur le thème : "L'attitude irresponsable de la France et des États européens dans la crise ukrainienne", dont je donne ici ma transcription partielle comme je le fais habituellement après avoir regardé les vidéos de l'actualité politique. Ainsi, quand je ne précise pas que les commentaires éventuels sont de mon fait, il faut toujours considérer par défaut que les propos sont attribuables à l'auteur cité. Dans le cas contraire, je le signale explicitement.

Inconséquence criminelle, incompréhension des enjeux ou traîtrise ? C'est un mélange des trois qui qualifierait l'attitude irresponsable des États européens en l'occurrence. Le conflit ukrainien a commencé bien avant la chute de l'Union soviétique. L'Ukraine est une création largement artificielle qui, quand l'Union soviétique commence à s'affaiblir, ce dès l'époque brejnévienne et dans la transition entre Léonid Brejnev (1906-1982), Iouri Andropov (1914-1984), alors patron du KGB, et Mikhaïl Gorbatchev (1931-2022), voit les États-Unis réactiver le dossier ukrainien (voir l'ouvrage L'ombre d'Hitler de Richard Breitman).

Une partie des Banderites, dont le nom dérive de Stepan Bandera (1909-1959) est, dès la seconde guerre mondiale, placée sous la protection des Américains. C'est ainsi que l'irrédentisme ukrainien a été nourri. Zbigniew Brzeziński (1928-2017) pensait que, pour détruire la Russie, il fallait arracher l'Ukraine à la Russie, certitude dont le caractère infondé se confirme de plus en plus. Mais les services américains décident de soutenir cette entreprise, d'où les premières tentatives des révolutions dites colorées des années 2000.

Pour rappel, une révolution colorée, dont le modèle est le mouvement serbe Otpor, consiste à mobiliser, en le radicalisant, un public composite (étudiants, retraités, femmes pauvres) généralement indifférent aux mobilisations, mais dont un accès de colère, par exemple dû à la corruption, devient exploitable en ce sens. Il s'agit alors de faire en sorte que les revendications légitimes, portant sur l'arrêt de la corruption et l'amélioration du niveau de vie, se traduisent par des manifestations de rue qui dégénèrent, à cause d'hommes entraînés s'attaquant aux forces de l'ordre.

À partir de là, les médias internationaux prennent le relais pour dénoncer la répression, et on comprend alors qu'ils sont l'arme la plus puissante des révolutions colorées (voir, entre autres, les circonstances ayant entraîné la démission d'Édouard Chevardnadze (1928-2014) en Géorgie en 2003). Le pouvoir russe va comprendre assez rapidement cette manière de procéder, pour la contrer de deux manières : en achetant une partie de l'opinion, et en organisant des défilés loyalistes à distance des forces constabulaires, sécuritaires intérieures ou militaires.

Depuis lors, la technique dite non violente des révolutions colorées (illustrée aussi par les printemps arabes), telle que théorisée par le politologue Gene Sharp (1928-2018), est moins utilisée. La première tentative au coeur des années 2000 n'est pas une réussite en Ukraine. Puis, en 2014, a lieu le fameux Euromaïdan (à la croisée de l'échec américain en Syrie et de la corruption hors-norme des élites ukrainiennes à ce moment-là), qui est pourtant l'œuvre du BND (Bundesnachrichtendienst Dienstsitz Pullach), le service du renseignement en Allemagne.

Le premier Euromaïdan, en Ukraine, se résume à Vitali Klitschko, l'actuel maire de Kiev (dont on a vu qu'il est l'un des hommes qui tiennent encore le pays en 2023, contrairement au président Volodymyr Zelensky, lequel n'est plus qu'une façade ; je renvoie, à ce propos, à l'analyse de Xavier Moreau dans son entretien de juillet 2023 avec Henry de Lesquen). Klitschko a été écarté des hautes fonctions officielles, car il a de bons rapports avec le BND mais pas avec les Américains, qui avaient pris la suite du premier, éphémère, Euromaïdan.

Les Allemands avaient cru, à tort, que les Russes étaient trop occupés à sauver, en Syrie, leur partie du complexe militaro-industriel, et ont été rapidement vaincus par les Russes en Ukraine. Les Américains se sont interposés pour essayer de rattraper ce qu'ils estiment être leur dossier (l'Ukraine : dossier des Américains, et non des Allemands). C'est, notamment, à la lumière de l'ouvrage Les buts de guerre de l'Allemagne impériale de Fritz Fischer qu'il faut analyser la tentative allemande, forte de son obsession ancienne des plaines d'Ukraine.

Bien évidemment, les Américains seraient de toute façon intervenus en Ukraine, mais ils n'étaient pas prêts, ce qui explique pourquoi l'Euromaïdan de 2014 était aussi chaotique. La situation ne fait qu'empirer au moment de la Crimée, qui représente un tournant pour la diplomatie américaine, laquelle avait maintenu tant bien que mal une opposition incarnant l'Ukraine de l'ouest et celle des oligarques, avec cependant un pays coupé en deux, et la problématique historique de l'appartenance de la Crimée (russe avant d'avoir été ukrainienne).

La question d'un référendum populaire étant exclue (ce qui, typiquement, renvoie au fonctionnement des institutions européennes : même si une partie des diplomates français aurait souhaité que les Ukrainiens soient consultés, la direction du Quai d'Orsay, au moins depuis Nicolas Sarkozy, dépend du club des anciens ambassadeurs français à Washington, comme Jean-David Levitte), la première erreur de la France a été de ne pas comprendre pourquoi les Allemands et d'autres États européens applaudissaient l'initiative française de Minsk.

Une partie des diplomates français a voulu avaliser le plan allemand de mentir à la Russie pour laisser du temps à l'armée ukrainienne, alors que d'autres étaient sincères avec les Russes (ce que laissent, en tout cas, penser les données issues des services américains et du MI6 britannique ; de ce point de vue, les Français restés plus proches de la politique de Georges Pompidou (1911-1974) auraient tout tenté pour éviter la confrontation avec les Russes). À mon avis, si Rougeyron insiste sur cette nuance, c'est toujours dans la perspective de sa volonté de légitimation de la république d'ascendance gaulliste.

Arrivent donc les accords de Minsk, où la diplomatie française se scinde entre ceux qui pensent être sincères et ceux qui savent être les obligés de la diplomatie américaine, avec un résultat comparable à la guerre de Libye sous Nicolas Sarkozy, un désastre historique pour la France. Après les accords de Minsk (où la France et la Russie ne sont, rappelons-le, que des États garants et observateurs, contrairement à l'État kiévien et aux républiques séparatistes du Donbass, dont les populations se décrivent elles-mêmes comme abandonnées par les Russes), l'Ukraine était censée se réarmer rapidement.

Or, l'armée ukrainienne a été recréée à partir des bataillons de représailles, donc à partir des unités politiquement radicalisées (auditionnées au Parlement européen comme "des mains qui ont tué des Russes"). Il y a donc eu une première erreur française, qui consistait à croire en la sincérité occidentale des accords de Minsk et, surtout, une partie des diplomates français a menti à ses propres services, ce qui est une faute impardonnable (voir aussi l'attitude d'Emmanuel Macron au Niger, averti par la DGSE puis accusant la DGSE de ne pas l'avoir fait).

De plus, les Ukrainiens reprochent à la France de ne pas tenir ses engagements, en ne livrant pas autant d'armes que prévu. Sarkozy, de son côté, est dans la posture critique de celui qui, en fait, offre aux Occidentaux, via les réseaux d'affaires français en Russie, une sortie honorable de l'affaire géorgienne. Toujours est-il que la fin du deuxième mandat de Barak Obama et l'arrivée de Donald Trump ont marqué un tournant. La gauche otanienne et les néoconservateurs agissent généralement de concert, mais ce ne sont pas les mêmes gens.

La gauche otanienne favorable aux minorités de mœurs est, malheureusement, puissante dans les chancelleries européennes, et plus puissante que les néoconservateurs en France. Toujours malheureusement, un certain nombre d'intellectuels français de la défense font partie de cette gauche otanienne (voir les magazines Diplomatie, DSI, etc.). Rappelons, une fois encore, que la France n'a strictement aucun intérêt en Ukraine, sauf, au risque de choquer, la destruction du Nord Stream, étant donnée notre concurrence énergétique avec l'Allemagne.

En effet, rappelons aussi que la Russie a fait une erreur en donnant à l'Allemagne le droit d'être un hub gazier menaçant les autres États européens. Certes, l'Allemagne ne pouvait menacer l'approvisionnement en gaz de la France, car nous disposons d'autres filières. Mais ce que voulait la diplomatie allemande, c'était utiliser son influence grâce au hub gazier pour liquider le parc nucléaire français depuis Bruxelles, ce qu'elle a commencé à faire. Parmi les inconvénients de la situation actuelle, la remise en cause du hub gazier allemand serait, de ce fait, un avantage pour la France.

Si Donald Trump avait fait un second mandat, le conflit russo-ukrainien nous aurait été épargné. Pendant son mandat, l'OTAN, se sentant menacée, s'autonomisait par rapport à la diplomatie américaine. Pour Trump, soit les Européens acceptent de faire ce que font les Coréens et les Japonais (à savoir : payer les bases américaines sur leur sol, ce que ne font pas, entre autres, les Allemands), soit il faut reconnaître que l'OTAN est une perte sèche. Même au risque de se rendre coupable de haute trahison, un Otanien pouvait se dire prêt à combattre Trump.

Il n'est pas dans la vision politique de Trump de fragiliser les relations entre deux superpuissances (les États-Unis et la Russie), pour un dossier jugé mineur (l'Ukraine). Après le mandat de Trump, la Russie commet une erreur (probablement par crainte de l'évolution de la situation au Donbass vers une Krajina de modèle croate, autorisant, dans l'analyse des hypothèses à retenir, un rapprochement, dans la lignée croisée des travaux de Romain Bessonnet et ceux du balkanologue Alexis Troude, entre les guerres des Balkans et la guerre en Ukraine).

Dans l'optique de la géopolitique impériale, l'Ukraine c'est l'acte définitif des Balkans, à savoir : le fossé de sang entre la Russie et l'Europe de l'ouest, qui est désormais acté. En ce sens, on peut parler d'une réussite américaine. Parmi les inconséquents et les incompétents, on a eu les États pousse-au-crime : une partie des États scandinaves et des États d'Europe de l'est (notamment la Pologne, qui a envoyé plus de treize mille mercenaires en Ukraine sur la ligne de front, et se voit, aveuglée par les encouragements américains, comme la prochaine ligne de défense euro-atlantiste face à la Russie).

Le peuple polonais, lui, se montre sceptique face à cette perspective. Au passage, Rougeyron en profite pour faire ce qu'il ne manque pas de faire quand il a en l'occasion : montrer que, en Hongrie, Viktor Orbán n'est pas, selon lui, le dissident politique qu'il prétend être. Pour Rougeyron, Orbán fait du chantage à l'Union européenne pour obtenir de l'argent mais finit toujours par s'aligner sur les positions de cette dernière. Viennent ensuite les États floués, qui ont suivi de mauvaise grâce : l'Italie et l'Espagne. Pire encore : la Suisse a participé à la saisie des avoirs.

C'est la plus grande faute des Européens. Plus personne ne les prendra au sérieux dans les affaires, maintenant que tout le monde sait qu'ils saisissent de l'argent placé chez eux. Même les Américains ne l'ont pas fait. On commence déjà à le payer lourdement, via l'effondrement du peu de part internationale que l'euro avait comme monnaie de réserve. Il ne faut pas, à ce propos, sous-estimer l'importance des lobbies ukrainiens et de leurs minorités dans certains pays, dont le Canada de Justin Trudeau offre l'exemple structurel le plus typique et le plus caricatural.

Venons-en maintenant au cas allemand et au cas britannique, deux autres États pro-criminels (les petits États comme les Pays-Bas ayant suivi parce qu'ils ne peuvent que suivre). Les pays d'Europe latine et méditerranéenne ont, dans ce dossier, moins de sang sur les mains que les autres. Les élites allemandes ont longtemps cru qu'elles arriveraient à berner les Russes, soit par croyance dans une prétendue supériorité intrinsèque des populations occidentales (la position d'Ursula von der Leyen), soit dans l'esprit d'une revanche droit-de-l'hommiste (la position d'Angela Merkel), soit entre les deux précédents (l'école d'Olaf Scholz), avec toujours l'anti-russisme du BND.

Quant au cas britannique, il faut voir les armes que la Grande-Bretagne a réellement envoyées. Du temps de Boris Johnson comme après, il ne s'agissait que de vider les arsenaux d'Irlande du Nord. Les Ukrainiens se sont plus plaints de ces armes que de celles envoyées par les Français. Les Britanniques ont donc caché cette défaillance derrière une hyperinflation verbale. Rappelons que la Grande-Bretagne négocie ses chars à l'unité. Par ailleurs, Rishi Sunak doit tout à la City de Londres. Il est tenu par nature. Or, en face, il a le lobby démocrate américain qui, le mandat de Joe Biden étant le troisième mandat d'Obama, veut faire payer le Brexit à l'Angleterre.

Par conséquent, plutôt que d'affronter le lobby démocrate américain sur les questions européennes, Sunak lui donne verbalement ce qu'il attend par rapport à l'Ukraine. Cependant, les actes ne suivent pas, ce qui veut dire aussi que la Grande-Bretagne n'est pas revenue à la puissance qui devrait être la sienne pour avoir une indépendance réelle. Ce dernier point est compréhensible, car une construction prend du temps. Toujours est-il que l'attitude pousse-au-crime de l'Angleterre a été essentiellement verbale. La France, en ce sens, a également plus dit qu'elle n'a fait.

Le pays, bien qu'en partie seulement lié à l'Europe, qui a été le plus responsable dans ce dossier, c'est la Turquie, capable à la fois de soutenir une partie de la population antirusse d'Ukraine, et de se poser comme le seul négociateur en qui le Kremlin a confiance. Les pays européens, en comparaison, ont été d'une bêtise hors norme. Le résultat de ce conflit pour l'instant : entre 250000 morts (en fourchette basse) et 400000 morts (en fourchette haute), pour rien. C'est un conflit aussi régressif que la guerre de Syrie, et la France n'aurait pas dû y prendre part, du moins comme elle l'a fait.

C'est d'autant plus vrai que les États-Unis ont l'attitude du convive qui se lève de table en premier et laisse l'addition aux autres. En clair, cela signifie que les pays européens paieront, une fois le conflit terminé d'une manière ou d'une autre, les armes fournies aux Ukrainiens par les Américains. D'une part, comme l'avaient prévu Bessonnet et d'autres analystes, les Ukrainiens de l'ouest, proches de la Pologne, ont naturellement tendance à refuser l'enrôlement dans une guerre qui n'est pas la leur. D'autre part, l'État de Kiev a tendance à ne pas reconnaître ses morts de guerre. Enfin, Biden voulant être réélu, il est prêt à renoncer à un conflit ruineux pour augmenter ses chances.

Surtout, il faut comprendre que, vu la manière dont les populations du Donbass ont été traitées par le régime de Kiev, elles préfèrent la Russie. Encore une fois, le sentiment antirusse dans le Donbass est spécifique, lié à un sentiment d'abandon, contribuant à expliquer l'improbabilité, à l'issue du conflit, d'une Ukraine unifiée. Le Donbass, industriel, n'a pas besoin de l'Ukraine, mais l'Ukraine a besoin du Donbass, et voulait certainement utiliser l'armée afin de terroriser la population du Donbass et l'obliger à fuir pour abandonner le territoire.

Si la diplomatie classique pouvait intervenir dans ce contexte, il y aurait un référendum dont l'issue arrangerait, et ceux qui veulent rester ukrainiens (sans valise ni cercueil, transférés à l'ouest avec leurs possessions), et ceux qui veulent rester au Donbass (dont une partie aurait pu conserver son attachement à l'Ukraine si ses droits linguistiques et religieux avaient été reconnus). Rougeyron n'adhère donc plus à l'idée de l'Ukraine comme État unitaire, et pense que le Donbass rejoindra certainement la Fédération de Russie. Même les Roumains pensent qu'ils peuvent récupérer une partie du territoire de l'Ukraine.

Par contre, il faut s'attendre aussi aux dangers consécutifs à une décomposition de l'État ukrainien : aux réseaux mafieux pourraient s'ajouter ceux issus des services spéciaux ukrainiens, dont la spécialité est l'élimination d'opposants étrangers, renouvelant le marché des tueurs à gage en faisant baisser les prix. Certains gangs en France s'en serviraient. Autre danger : l'ampleur de ce que deviendrait alors le trafic de traite des Blanches. Enfin, la condition de l'enfance en Europe de l'est est déjà à plaindre pour au moins vingt ou trente ans.

À noter qu'Elon Musk, lui, est contre l'escalade dans cette guerre, et c'est la raison pour laquelle il avait éteint le réseau Starlink. En résumé, si l'on devait faire un classement des pays européens dans le conflit russo-ukrainien selon le critère d'irresponsabilité, les Français arriveraient en tête (car ils n'avaient, encore une fois, aucun intérêt à participer à cette guerre ; la France est devenu un pays se sacrifiant pour viabiliser des alliances qui ne débouchent sur rien). Viennent ensuite les Allemands et les Polonais (à cause de leur lâcheté), puis les Scandinaves (à cause de leur irrationalité antirusse), puis les pays d'Europe de l'est concernés, puis les pays latins.

Si je fais à présent un commentaire global sur la conférence, c'est parce que, dans l'ensemble, je trouve, une fois de plus, que Rougeyron produit des analyses sensées, argumentées et référencées. Il faut simplement distinguer deux points : la pertinence d'une lecture de l'actualité, puis les conséquences politiques auxquelles un commentateur, aussi brillant soit-il, relie cette lecture en termes d'engagement et de militantisme. Ce faisant, j'ajoute cette précaution, qui nous concerne tous : où que l'on se tourne, l'offre politique, en termes de dynamique électorale, est conçue de telle façon que l'électeur est toujours censé perdre, quoi qu'il fasse.

Je vois en Rougeyron un analyste avant tout impliqué dans la maîtrise de son travail, ainsi qu'un orateur porté par l'effervescence d'un relationnel souverainiste, patriote, ayant un public le soutenant et faisant lui-même partie d'un public lui donnant l'occasion d'apporter un soutien en retour. Sur son travail d'analyste et d'orateur, j'apprends à la lecture de ses vidéos, comme j'apprends généralement de tous les auteurs que je cite. Cependant, le point nodal en France demeure toujours ce qui sépare, historiquement, le patriotisme gaulliste du nationalisme pétainiste.

C'est ce point que je souhaite interroger avec autant de sérénité que possible. Je ne pense pas qu'il faille systématiquement chercher à défaire les nœuds. Ce qui peut rapprocher aujourd'hui un gaulliste et un pétainiste, c'est une façon de prendre acte des faits puis de les interpréter. Le gaulliste doté d'un esprit critique, lui, n'a guère plus de choix que le pétainiste, dès lors qu'il s'agit d'aller voter : déçu par Éric Zemmour, il lui reste trois principales options, et j'ai cru comprendre que pour Rougeyron c'était Nicolas Dupont-Aignan. En 2023, pour un pétainiste, c'est, selon toute vraisemblance, le Rassemblement national ou rien (sauf abstention, vote blanc ou vote nul).

Autant dire, au vu des positions pro-ukrainiennes du RN (et, d'ailleurs, de son reniement de l'extrême droite), que, entre gaullistes exigeants et pétainistes fidèles à la doctrine nationaliste française porteuse d'un projet de sortie politique, il y a un autre point commun : dans les deux camps, personne ne part gagnant. Je ne me fais aucune illusion sur le RN. Je ne fais que suivre une logique conséquente, laquelle, à défaut d'extrême droite, me porte sur ce qui est censé s'en éloigner le moins. Le but est d'essayer de stopper une hémorragie politique.

Cette hémorragie politique, c'est la perméabilité consécutive à la confusion d'un régime gangréné par l'inclusion et les lois antidiscriminatoires ; on a vu les conséquences d'un tel carcan juridique : désormais, quand on parle de partis ou de familles politiques, on dirait une mascarade (et cela fait longtemps que j'emploie ce terme), où l'on retrouve tout le monde et n'importe qui, tout et n'importe quoi, n'importe où et n'importe quand (donc : dans n'importe quel parti, dans n'importe quelle famille), tout sauf les intérêts de la France.

L'une des priorités, aujourd'hui, me semble de redonner du sens aux différentes appartenances, et pour cela nous avons besoin de clivages. Dans cet esprit, voter pour le RN, c'est avant tout créer une demande pour un retour de l'extrême droite au sein de ce parti et, à travers ce retour, pour un retour de l'extrême droite dans le clivage qui sépare les familles politiques. La question, à ce stade, est de comprendre pourquoi certains vont vers le souverainisme et d'autres vers le nationalisme au sens réactionnaire du terme, qui est historiquement son sens le plus profond.

Il semblerait que le souverainiste adopte une approche empirique, liée à des mécanismes institutionnels dont le maintien d'un rapport avec l'idée de république est sous-tendue par l'adhésion persistante à la figure gaullienne, perçue à la fois comme ordre de grandeur et comme ordre de référence. Le pétainiste (et c'est ce point de vue que j'adopte pour ma part) se réclame d'un empirisme différent, de terrain préférentiellement populaire et dont l'idée de légitimité historique et d'identité nationale va plus loin dans le passé, car les méthodes de ce passé lointain pourraient fonctionner aujourd'hui.

C'est pourquoi, contrairement à Henry de Lesquen, je ne pense pas que l'union des droites soit possible ni même souhaitable. Car il faut garder en vue que l'héritage gaulliste et l'héritage pétainiste demeurent antinomiques, à un point tel que même une vision hégélienne du temps ne changerait rien à cette rupture essentielle. Je pense qu'il serait préférable, pour l'action politique en tant que telle, que les familles politiques se détachent clairement les unes des autres. Et qu'il faut regarder la pertinence d'une analyse pour ce qu'elle est : le moyen d'accéder à un certain degré de compréhension du monde complexe dans lequel nous vivons, avec des conclusions pratiques différentes.

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Merci de m'appeler Eric, c'est mon prénom d'usage.